La protection de l’enfance, au sens large du terme, est-elle capable de résilience ? Les indicateurs, au rouge vif, ne vont certes pas dans ce sens. D’ailleurs, la chute est telle qu’une Commission d’enquête parlementaire, à l’initiative d’Isabelle Santiago, a été mise en œuvre. Les orientations dont émanent ces investigations sont révélatrices de la reconnaissance de l’échelon des problèmes.
Par exemple, le lancement immédiat d’un audit territorial est-il mis en exergue.
Objectif : établir une cartographie des besoins dans chaque département. Un contre-pouvoir suffisant face au déni ou à l’immobilisme de la pensée dont plusieurs font preuve ? Certains opérateurs, malgré le marasme, font encore preuve de créativité.
Rencontre avec ceux qui osent encore inventer
Certes, la pénurie de moyens est une réalité. Mais elle n’est pas la seule à assassiner le travail social. Les empêcheurs de penser un «social en travail» sont nombreux : rationalisation, «politique du chiffre» et autres trouvailles du management s’y emploient.
Divine surprise : certaines entités ne rentrent pas dans le moule. Comme l’Association de gestion et d’action sociale des groupes familiaux à Saint-Étienne (AGASEF). Deux postulats de la direction : donner aux travailleurs sociaux le temps de penser les rend plus efficaces, et permettre au public d’exprimer son avis change le rapport entre l’accompagnant et l’usager. «En cours de mesure d’AEMO, on fait des points réguliers avec ce dernier pour avoir son opinion, laquelle est d’ailleurs indiquée lors de la rédaction du rapport au juge. Nous avons mis au point une fiche de réclamations et un comité d’éthique composé de membres de la direction et d’ex-personnes accompagnées», explique M. Deguillaume, chef de service. Lequel explique qu’il faut s’ouvrir l’esprit vers d’autres pratiques. «La dynamique qui consiste à aller chercher des ressources n’est pas inscrite dans la culture de la protection de l’enfance», déclare-t-il. Son service va indéniablement à contre-courant de la tendance. Ainsi ont été mises en place des «conférences des familles». Objectif : faire en sorte qu’à partir de la réflexion de ces dernières, des solutions voient le jour.
Par exemple, l’une d’entre elles a concerné le possible décès d’un parent. Les professionnels ont réuni la famille élargie et ont «posé le cadre» en énonçant les incontournables. Il s’agissait dans ce cas de figure de maintenir l’enfant dans l’institution où il est bien intégré. Ces opérateurs se sont ensuite retirés pour laisser la famille délibérer, puis formuler une orientation, laquelle peut éventuellement aboutir à un tiers digne de confiance. Cette méthode, venue de Nouvelle-Zélande, s’inscrit dans un état d’esprit plus général au sein duquel on cherche à rendre actrices les personnes suivies.
Autre innovation : le service d’AEMO est nanti d’un appartement qui peut accueillir un ado en cas de «crise familiale» ou une mère avec un jeune enfant, en présence d’un éducateur. Ce dispositif répond certes à l’urgence, mais constitue aussi un outil de prévention pour éviter les placements… de plus en plus inexistants ! Autre atout : constituer une réponse concrète qui crédibilise la mesure éducative.
C’est aussi un volet de la politique de l’association. Ainsi, au gré des thèmes repérés par les acteurs de terrain (errance parentale, inceste…), des rencontres se sont organisées avec d’autres professionnels qui ont, dans leurs régions respectives, creusé la question. Objectif : faire fonctionner la dynamique des échanges de savoirs. Ces pratiques, au-delà des acquis techniques, préviennent l’usure professionnelle, grâce à la mise en présence entre pairs, par opposition à la seule formation dispensée par les «sachants».
La prévention spécialisée innove aussi. C’est le cas de celle de Woippy, en Moselle, dont le travail communautaire figure désormais dans le schéma départemental de l’enfance. Le service a su se tourner vers les outils prisés de la population juvénile : il est, par exemple, bien présent sur les réseaux sociaux. Conséquence : un partenariat avec les écoles, qui ont repéré des jeunes dont la vie virtuelle est très active, alors qu’eux sont de plus en plus isolés. Autre centre d’intérêt : les «raids» en voiture. Le «club de prév» a donc fait en sorte que son public fasse partie des «staffs» d’organisation. Ce qui favorise les actions éducatives dans les domaines sensibles tels que les dégradations dans les transports. «On les fait rencontrer les salariés de ces entreprises. Les jeunes évoquent ensuite avec leurs pairs ces échanges « sympa » et changent de regard», explique une éducatrice.
Les Scopados ont œuvré il y a quelques années dans cet état d’esprit. Ainsi, celle de Toulouse avait fabriqué un objet symbolisant les transports en commun, qui a été présenté à la foire exposition. C’est socialement valorisant. Les jeunes ont terminé la maquette dans l’entreprise, au sein de laquelle des relations se sont nouées avec les salariés.
Le «deal» des éducs avec celle-ci : le financement d’un voyage en Italie pour ces ados qui n’avaient jamais quitté «les cités». La société ne l’a pas regretté : l’escapade lui a coûté beaucoup moins cher que les réparations dues aux incivilités, en très nette régression. Plusieurs acteurs voudraient remettre ce dispositif à l’ordre du jour. Ce qui suppose, comme le dit M. Deguillaume, de «rouvrir les esprits».
La tendance concerne le jeune public comme les travailleurs sociaux. C’est la dynamique dont est porteur M. Douala, directeur de l’association de prévention spécialisée «Le Foyer Duquesne» à Dieppe, soutenu, certes, par son CA, ainsi que par la mairie. Et pour cause : la ville rayonne désormais au-delà des frontières de l’hexagone ! «La survie ne tient pas qu’à l’argent. Bien sûr, il a fallu aller en chercher, par le biais des appels à projet et de la politique de la ville, après les coupures départementales drastiques. Mais il était hors de question que celles-ci mutilent notre capacité d’action et de pensée, qui se nourrissent réciproquement», explique-t-il.
Une rencontre fondamentale : Joëlle Bordet, psychosociologue, qui a effectué une recherche dans le quartier. Laquelle a proposé une entrée dans le réseau international nommé «Jeunes, inégalités sociales et périphéries». C’est à partir de ce dernier que les ados dieppois ont appréhendé la réalité historique et humaine de la guerre, en recevant dix jours, pour «un séjour de répit», des homologues ukrainiens. Un «sacré apprentissage» des valeurs de la solidarité ! Celle-ci s’est d’ailleurs, entre autres, matérialisée par l’organisation d’une «cagnotte» en vue de l’acquisition d’un groupe électrogène.
C’est un processus essentiel dans un contexte où «le tout sécuritaire» a le vent en poupe. D’autant qu’il fait souvent fi des causes de la hargne juvénile ! C’est pourquoi les jeunes dieppois ont reçu, autour du thème «de la colère à la démocratie», des juniors d’autres pays qui ont le même vécu. Mettre ensemble des «mots sur des maux» est en effet une étape incontournable dans la découverte de cette dernière. Pour devenir propositionnels en ayant pensé collectivement autour de différents contextes.
M. Douala se réjouit que son service échappe au «turn-over» généralisé qui sévit dans l’action sociale. La possibilité de penser, la créativité, les rencontres qui se font par le biais du réseau international composé d’intervenants aussi diversifiés que des ethnologues ou des artistes sont bien sûr des facteurs qui impactent l’intérêt pour le métier.
Décidément ouvert sur le monde. «C’est Mundiya Kepanga, chef papou, lequel se consacre à la défense des forêts, qui a initié les jeunes à l’écologie. Il propose une relation au vivant enracinée dans les traditions, respectueuse des rythmes naturels et culturels, par opposition à une écologie normative qui chercherait à imposer un modèle unique», explique M. Douala pour illustrer cette conscientisation adaptée à un public multiethnique.
Support ludique : M. Kepanga a proposé de «faire une coiffe» avec les cheveux afro de leur directeur. Celui-ci, qui s’est livré de bonne grâce à cet exercice, commente : «les mômes étaient hypnotisés !». Douze classes, de la maternelle au lycée, ont bénéficié de cette sensibilisation à l’écologie. Ce qui illustre le fait que ces pédagogies atypiques impactent le territoire. Ces expérimentations n’excluent pas de remettre au goût du jour, comme le font les CEMEA, les terrains d’aventure, car le jeu libre, source de créativité, n’existe plus beaucoup.
Autre innovation : Joëlle Bordet et ses collaborateurs proposent des espaces de «développement de la pensée critique». Dans un contexte où les groupes d’influence, dont ceux relatifs à la délinquance ou à la radicalisation, pèsent de tout leur poids. Un constat encourageant : les jeunes sont très partie prenante à partir de ce qui les concerne directement. Ils découvrent «que penser avec les autres favorise leur réflexion personnelle», explique-t-elle.
C’est dans ce cadre, par exemple, que des adolescentes ont pu cheminer vers les associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Une autre cogitation a eu lieu quant aux humiliations subies dans la rue. «Ils ne se sentent plus protégés. L’école ne demande que des performances. Vis-à-vis de la police, ils se sentent souvent a priori suspects. Il ne leur reste plus que la famille au pays et des groupes de jeunes, y compris délinquants. On travaille ces thèmes sur la base de la controverse», précise-t-elle.
Cette dynamique suppose une mobilisation des différents interlocuteurs qui les côtoient au quotidien : CPE, associations, personnel des médiathèques, police de proximité, etc.
Une sortie de crise ? L’intelligence des situations contre l’immobilisme.
– Le film documentaire de Philippe Lasry, «Ados et citoyens», projeté par France 3 Île-de-France, accessible sur plusieurs plateformes le 22 mai à 22 h 50 et en replay.
– Le site des CEMEA, Yakamedia, pour mieux connaître le réseau de recherches internationales «Jeunes, inégalités sociales et périphéries».
Philippe Gutton, Joëlle Bordet, «Adolescence et idéal démocratique. Accueillir les jeunes des quartiers populaires», Éditions In Press, 2014.