Par Hélène Cornière
C’est de cette manière que sont le plus souvent présentés au grand public les méfaits juvéniles. Ces derniers sont parfois graves : les tueries au couteau constituent, hélas, un exemple emblématique qu’il faut efficacement contrer. Mais pourquoi exhiber en faisant fi du contexte ? Pour «faire de l’audimat» ou empêcher la pensée à partir de laquelle on pourrait concevoir des réponses adaptées car intelligentes… qui constitueraient un contre-pouvoir face aux propositions des populistes ? Sûrement les deux. On va explorer de plus près ?
Un contexte à scruter
Joëlle Bordet, psycho-sociologue, a largement investigué ces aspects, en particulier par le biais de la création du réseau «Jeunes, inégalités sociales et périphéries». Les préconisations émanant des recherches menées par ce dernier seront évoquées dans une deuxième partie.
Un constat accablant et lourd de conséquences à ses yeux : l’absence de plus en plus marquée de l’autorité bienveillante dans l’espace public. «Cette carence est directement liée à l’autodestruction des jeunes entre eux. La question pulsionnelle est normale à l’adolescence. Elle était contenue et accompagnée durant les années où il y avait davantage d’éducateurs sur le terrain. Aujourd’hui, ils sont nettement moins nombreux, parfois suspectés d’être du côté des jeunes et soumis à ce titre à des contrôles policiers ! On trouve encore dans certaines villes des médiateurs et des correspondants de nuit. Mais le renforcement de la criminalisation est en marche. La mise en place de vigiles rétribués par les bailleurs sociaux dans d’autres agglomérations est une illustration de la volonté de contrôler l’espace public et limiter son usage par les jeunes. Ils n’ont que faire de ceux-ci dont ils doivent assurer la dispersion au nom de l’ordre public.
«Par ailleurs, et à ce dernier titre, souvent la mixité sociale renforce le souhait de limiter cette présence des jeunes car de nombreux riverains se plaignent. S’allient donc une montée en charge de la police municipale et des amendes forfaitaires par le biais de la vidéosurveillance, explique-t-elle. Dans ce contexte, les jeunes sont de plus en plus confrontés à cette technologie, au détriment d’une autorité digne de ce nom qui faisait simultanément fonctionner les deux approches cadrantes et aidantes. Ce binôme constitue en effet un principe de base. Cette «méthode» des temps modernes a bien sûr pour conséquence une perte de confiance dans les institutions.
«D’autant que les pratiques relatives aux amendes forfaitaires se développent à la vitesse grand V grâce à la vidéosurveillance. (…) Au point de mettre des familles en situation de surendettement. Les jeunes n’ouvrent pas les courriers, ce qui fait amplifier la dette. Certains parents en sont à 12000 euros d’impayés parce que leurs enfants n’ont pas porté le casque ou ont fait du bruit. Les ados sont alors confrontés à l’humiliation de leur famille», ajoute-t-elle.
A contrario, une autorité bienveillante aurait posé la loi, tout en mettant en exergue les conséquences possibles de son non-respect, de manière à toucher les jeunes. Or, l’étude menée par Joëlle Bordet montre que face à un monde hostile, ce public juvénile renforce ses liens de solidarité avec sa communauté de vie. Si cela avait été présenté de cette manière, beaucoup auraient compris qu’ils risquaient de mettre leurs parents, souvent de situation très modeste, en plus grande difficulté.
À la violence du contexte micro-local, s’ajoute la peur de la situation internationale et de la destruction écologique, a montré l’étude. Face à un monde trop lourd à supporter, ils aspirent à se situer dans l’au-delà, ce qui constitue pour les chercheurs une évolution majeure.
Conséquence : toutes les conditions sont réunies pour «tomber dans les bras» de réseaux sociaux dont l’impact négatif n’est plus à démontrer. «Ils ne se rendent pas compte souvent que certains actes mènent à la mort… Ainsi, des messages indiquant que l’on peut tuer l’autre…qui renaîtra après sont présents», explique-t-elle.
Le «cadre» est souvent donné par les grands frères, lesquels remplacent les pères disqualifiés par le chômage. Mais les aînés trouvent ce qu’ils peuvent eu égard à leur niveau de qualification. «La frontière entre les activités légales et celles de nature illicite est floue. Les professions ubérisées par exemple permettent de se consacrer en même temps aux secondes. Ce sont les filles, en particulier dans la culture musulmane, qui représentent la morale que le port du voile matérialise. Les garçons se consacrent davantage aux codes de quartier», explique notre interlocutrice.
Faute de repères, et sur fond de raisons croisées, ils tuent et s’entre-tuent. Il y a donc lieu, et urgence, à envisager de nouvelles pédagogies qui intègrent des facteurs aussi variés que la place de la société civile, la recréation d’un cadre ferme mais bienveillant, l’analyse sociologique des perceptions des jeunes, ou la sensibilisation des élus et décideurs à des approches adaptées.
Un argument dont il reste à définir les contours en termes explicatifs pour les réfractaires à l’innovation : le tout sécuritaire montre ses limites. Des expérimentations sont déjà mises en œuvre à l’issue de cette recherche qui a permis de créer des ateliers de la pensée critique avec les jeunes. et les professionnels avec l’appui de l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT).
«Est ce tu aimerais voir ta mère à ma place ? Personne ne dit oui, je vous je garantis», déclare Mme Diabate, présidente de l’association HDJ (Hismaël Diabley Junior) à l’occasion des réactions des mômes, bouche bée, au film intitulé «Cette chaîne qui nous rassemble». Elle l’a conçu pour que les parents, avec leurs «mots pour le dire», selon l’expression de Marie Cardinal, expriment leur souffrance après avoir, comme elle, perdu son gosse tué à coups de couteau.
«Après le drame, il y a eu les élus, les médias, puis plus rien sauf le procès deux ans après. Il fallait faire quelque chose pour ne pas que cela recommence», reprend-elle. C’est à partir de cette prise de conscience qu’elle s’est inscrite dans une dynamique de recréation d’une autorité bienveillante. Les exemples suivants illustrent cette dernière. Les mères, à l’instar du club de prévention avec lequel il existe un partenariat très étroit, vont sur le terrain lorsque des conflits entre jeunes émergent ! «Notre présence est dissuasive car nous nous sommes organisées de telle manière qu’il y a une porte-parole de l’association dans toutes les langues», dit-elle. L’outil linguistique pluriel s’ajoute à la forte mobilisation.
Autre modalité d’intervention complémentaire : les temps de convivialité avec les jeunes. Lors par exemple des «Journées citoyennes» au cours desquelles musique et théâtre sont à l’honneur. Mais aussi la projection du film. «Le club de prévention est très présent. On s’appuie sur lui pour préparer nos événements», précise-t-elle.
Conséquence : une autorité bienveillante qui réunit membres de la société civile et institutionnels. Des projections ont aussi été réalisées dans des établissements scolaires, mais notre interlocutrice regrette la lourdeur administrative quant à l’accès à ces derniers, alors qu’il mériterait d’être facilité : l’enjeu concerne tout le corps social et l’ensemble des institutions qui ont en charge la jeunesse. Elle envisage donc de se faire aider par le club de prévention pour prendre des contacts avec d’autres écoles.
Une innovation à priori délicate : un partenariat naissant avec la police. Il faut «marcher sur des œufs» eu égard aux réticences juvéniles. «Les mères voulaient en savoir plus sur les descentes. L’association a choisi de demander à ces fonctionnaires une action de prévention sur l’utilisation des mortiers au 14 juillet. Cela a montré que la police, ce n’est pas uniquement la répression. Les ados ont vu, sur le terrain, les policiers et des membres de l’association qui leurs sont familiers ensemble», explique-t-elle. Un biais constitue en effet un outil de choix en matière d’approche progressive.
À l’initiative d’une éducatrice, notre interlocutrice est intervenue dans un centre pénitentiaire auprès de jeunes qui ont commis des meurtres au couteau. «J’ai bien senti que la parole des mères les a touchés», relate-t-elle.
Les recherches menées par le réseau international ont été riches de par la diversité des acteurs. Par exemple, Joëlle Bordet avait déjà bénéficié de l’apport des travaux d’anthropologie, de psychanalyse de l’adolescent et de philosophie politique de l’école de Francfort, lors de la réalisation de sa thèse. Au sein même du réseau, des éléments également fondamentaux ont été transmis par des acteurs tels que les membres des CEMEA, dont ceux de Mayotte.
Les observateurs se sont entre autres penchés sur les causes et les manifestations de l’ire juvénile. Objectif : dégager des perspectives adaptées. «Nous nous sommes inquiétés du destin de cette colère, car nous avons ressenti que pour certains, elle pouvait les enfermer dans la destruction d’eux-mêmes et des autres. Nous nous sommes demandé comment cette colère pouvait ouvrir des voies, se transformer en créativité, en destin politique démocratique», lit- on dans le texte qui présente le réseau. D’où la nécessité de créer les conditions à cet effet.
À l’instar de l’état d’esprit qui anime l’association dont Mme Diabate est présidente, de nouveaux modes de coopération locale entre les adultes voient le jour. Sous l’impulsion d’un certain nombre d’élus qui ont intégré les résultats de la recherche dans leur réflexion sur la politique de jeunesse à mettre en œuvre.
Quelques exemples illustrent cette dynamique. Ainsi à Echirolles, la municipalité a demandé aux directions respectives de la jeunesse et de la culture de se rapprocher. Objectif : mettre en place des formations communes aux acteurs intervenant auprès de la jeunesse sur l’accueil des jeunes axées sur le renforcement de l’esprit critique.
Dans le même ordre d’idées, la ville de Gennevilliers s’est centrée sur un parcours éducatif et culturel qui intègre ce dernier. Il concerne tant les associations que les collèges et les lycées. À Lille, une expérimentation est en cours, avec le soutien des centres sociaux, pour diffuser les résultats de la recherche au niveau de la métropole. Elle s’appuie sur des groupes de travail comprenant des parents et des professionnels. Cela constitue un autre support pour associer ces derniers et des membres de la société civile. À Strasbourg, différents acteurs de quartier animent le dialogue avec les jeunes, en tenant compte de la prévention de la radicalisation. Le développement de la pensée critique est un outil de choix en la matière.
En avant, le changement !
1 Joëlle BORDET, Jeunes – inégalités sociales et périphéries (2010), Le Journal des psychologues : le mensuel des professionnels (N°275, MARS 2010), https://shs.cairn.info/article/CEAD_014_0007/pdf
2 https://anct.gouv.fr/accompagnement-en-ingenierie-sur-mesure
3 https://www.bondyblog.fr/portrait/aoua-diabate-le-combat-dune-mere-pour-la-paix-entre-les-quartiers/
4 Joëlle BORDET, Les jeunes de la Cité, PUF 98.
5 Centres d’entraînement aux méthodes de l’éducation (CEMEA), https://cemea.asso.fr/